Interview, David Chanteranne: “Deux cents ans après, le souvenir de Napoléon est toujours aussi prégnant.”

Interview, David Chanteranne: “Deux cents ans après, le souvenir de Napoléon est toujours aussi prégnant.”

12 avril 2021 0 Par MMS
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Voilà bientôt deux cents ans que Napoléon Bonaparte quittait cette terre, à l’âge de 52 ans. Ce sera au beau milieu de cette crise sanitaire empêchant certains événements de s’organiser et malgré les diverses polémiques posées sur la table que le bicentenaire de sa mort sera coûte que coûte célébré. David Chanteranne est historien et historien de l’art, diplômé de l’université de Paris-Sorbonne, journaliste et écrivain, originaire des Vosges, il a cœur à évoquer l’une des
plus célèbres figures de l’Histoire.

Cette passion est apparue dès son enfance à Plombières-les-bains, cité thermale qui a ouvert il fut un temps ses portes à Joséphine mais aussi Napoléon III. On pourra souligner que l’activité de la mère de l’historien, au sein du musée local,
aurait eu sur lui, on peut l’imaginer, une certain influence. Ses étés, en effet, furent entremêlés de tableaux, d’objets d’art et de souvenirs de la fin de l’Ancien Régime jusqu’aux années 1870-1880, s’inscrivant dans sa vie comme une empreinte indélébile.

D’où vous vient cette passion pour Napoléon? Qu’est-ce qui vous a profondément marqué chez lui?

Cela provient de mon adolescence à Plombières, de mes lectures et aussi de mes grands-pères passionnés d’histoire.
Ils me faisaient partager leur intérêt pour les livres, pour les poésies de Victor Hugo et le cinéma d’avant-guerre. J’ai
ensuite, en amateur d’enquêtes et de découvertes, cherché à comprendre ce qui se cachait derrière les événements
historiques, ce qui pouvait définir un personnage et quelles étaient les réelles causes puis les conséquences de décisions politiques, culturelles et sociales.
La période révolutionnaire, consulaire et impériale, mais aussi le Second Empire m’ont intéressé pour les nombreux
changements opérés dans les institutions ainsi que dans le domaine artistique.
À cette époque, les courants de pensée et les choix esthétiques ont été bouleversés et nous sommes aujourd’hui
les héritiers ou les dépositaires de la plupart des créations de ces années charnières.
Ce qui m’a le plus marqué chez Napoléon, c’est son départ à l’âge de neuf ans et demi pour le continent : il arrive à
Autun puis Brienne dans une région dont il ne connaît rien, dans des conditions climatiques si différentes de la Corse et va rester toute sa vie nostalgique de son île natale. C’est dans la difficulté qu’il a forgé son caractère et par l’éducation reçue qu’il a gravi une à une les marches de son élévation sociale.
Il n’y a pas que sa bonne étoile qui explique son ascension ; c’est surtout par le travail qu’il y est parvenu. Comme il l’a dit plus tard : « Impossible n’est pas français. » Il en est la preuve évidente. Né dans une modeste famille de petite noblesse, il est devenu empereur de quasiment toute l’Europe en à peine trente-cinq ans !

Comment vous Etes-vous spécialisé et quelle est votre relation à la Corse ?

Mes études à Strasbourg, en histoire et histoire de l’art, puis la Sorbonne à Paris avec le professeur Jean Tulard, m’ont permis de me spécialiser sur la période et, après plusieurs travaux d’archiviste, je suis devenu journaliste en histoire, chargé de cours à l’université, attaché de conservation au musée Napoléon de Brienne-le-Château. Je dirige également des magazines dont Napoléon1er Revue du Souvenir Napoléonien et signé une vingtaine de livres sur le Consulat et le Premier Empire, dont plusieurs sur les événements liés à la Corse. Je participe chaque année à des colloques en Corse et anime des conférences à Ajaccio, Corte, Sartène et Bonifacio.

Cette année : bicentenaire de la mort de napoléon. Comment cela va-t-il se passer ?

De nombreux ouvrages, des documentaires, des débats et des reportages ont déjà et seront tout au long de l’année consacrés à cette incroyable destinée. Les polémiques, notamment liées à l’esclavage, aux guerres napoléoniennes, à la place des femmes dans le Code civil et surtout à l’ambition dévorante de Napoléon, animent certes les discussions. Mais parallèlement, les hommages et les rétrospectives se préparent. Plusieurs expositions seront organisées à Paris (au musée de l’Armée, à la Villette, aux Archives nationales, chez Chaumet), en province (à Brienne, Châteauroux, Grenoble, Nice…) et en Italie ou en Belgique (Waterloo et Liège). Plusieurs colloques scientifiques sont aussi prévus, jusqu’aux États-Unis, en Russie, au Canada et au Chili. D’un point de vue commémoratif, un défilé militaire sur les Champs-Élysées ainsi que des cérémonies aux Invalides et à Sainte-Hélène rappelleront les derniers jours de l’exilé.

En Corse, plusieurs expositions (au musée Fesch par exemple), des conférences, journées d’échanges, reconstitutions, salons du livre, concerts et projections de films sont aussi au programme. Deux cents ans après, le souvenir de Napoléon est toujours aussi prégnant.

Que pensez-vous de la représentation de napoléon à Ajaccio ?

Sa silhouette, à la fois dans des statues équestres ou monumentales, sur les nombreuses représentations peintes ou
gravées, puis les références à sa famille ou à ses proches sont partout dans la ville. Il est omniprésent, de la place du Diamant au Casone, du centre de la ville jusqu’à l’aéroport qui porte son nom. Comment ignorer qu’il est l’enfant le plus connu de la cité corse ? Pourtant, il reste beaucoup de choses à découvrir, dans les salons de l’hôtel de ville, à la maison Bonaparte, au musée Fesch, à la bibliothèque patrimoniale, dans la chapelle impériale et même chez les bouquinistes ou les commerçants, jusque chez les particuliers qui collectionnent souvent, de génération en génération, les souvenirs de cette histoire.
Finalement, à chaque coin de rue, sur quasiment toutes les façades ou dans les brasseries, les hôtels et les échoppes
d’objets, impossible d’échapper à l’homme au bicorne !
Chaque année, autour du 15 août, de grandes cérémonies et des animations commémorent Napoléon. Cela a justement été le cas en 2019, pour le deux cent cinquantième anniversaire de sa naissance. Un grand défilé et une reconstitution de la bataille d’Austerlitz ont réuni des dizaines de milliers de passionnés et de spectateurs venus de l’Europe entière…

Que pensez-vous du livre napoléon la certitude et l’ambition de Charles Eloi Vial (Perrin / coll. BNF) qui met en exergue les non-qualités de napoléon ?

Il convient toujours de permettre au lecteur de découvrir des aspects méconnus ou moins souvent cités d’une personnalité, ou d’une période plus généralement. L’ouvrage de Charles-Éloi Vial, en présentant des collections de la Bibliothèque nationale de France, et en les replaçant dans le contexte plus large de la France des années 1769-1821, permet de mieux saisir les réalisations mais aussi les limites rencontrées par ce travailleur hors pair qu’était l’Empereur. Parfois, il n’a pas toujours entendu les conseils ou pas voulu limiter sa puissance, en n’imaginant pas les réticences et surtout les attaques des autres monarchies plus anciennes qui avaient peur de l’égalité qu’impliquait le Code civil dans l’Europe d’alors. Le livre, abondamment illustré, souligne aussi les défauts et les échecs des années 1810-1815, en particulier les erreurs commises par l’homme civil autant que par le chef militaire.

Quelques mots sur votre dernier ouvrage paru, et celui à paraître…

Les douze morts de Napoléon (éditions Passés Composés), publié le 6 janvier, raconte les événements qui se sont déroulés à Sainte-Hélène et revient, dans chaque chapitre, sur les épisodes précédents de la vie de l’Empereur où il a failli mourir.
Les deux premiers épisodes concernent sa naissance en 1769 puis son départ de son île natale en 1793. Le second livre,
paru le 3 mars, s’intitule Napoléon, les derniers témoins racontent aux éditions du Rocher. Avec Jean-François Coulomb
des Arts, nous avons établi une anthologie de tous les textes, mémoires et souvenirs rédigés par les compagnons du dernier exil, les personnes de l’entourage proche et les adversaires de Napoléon. Ces extraits ont été réunis et classés chronologiquement, ce qui constitue une sorte de compte rendu exhaustif de tout ce qui s’est déroulé entre 1815 et 1821, quasiment jour par jour. On s’aperçoit que cet isolement, quasiment un confinement, a permis à Napoléon de réécrire son histoire, de proposer un manuel de gouvernement et un appel aux générations futures. Faisant le bilan de sa vie et de son parcours, ses conseils ont influencé les romantiques et tous les nostalgiques de la grandeur passée.

Une chose rare à dévoiler sur napoléon ?

S’il n’en était qu’une seule, c’est justement ce qui s’est déroulé à Sainte-Hélène. On ignore souvent que l’exilé était entouré, outre de nombreux Corses qui lui étaient fidèles ou dévoués, de plusieurs serviteurs chinois, dont il a découvert la culture et grâce à qui il a compris que cet empire millénaire avait su s’appuyer sur son passé pour se réformer. Il a sans doute dit : « Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera ». Il avait aussi prédit le développement et la domination des États-Unis et de la Russie.
Sur cette dernière île de sa vie, il a voulu aussi libérer un esclave, appelé Toby, en lui expliquant qu’il avait lui-même signé par décret la fin de la traite négrière avant de partir combattre les coalisés à Waterloo. Cela prouve que, même chez les femmes ou les hommes célèbres, tout n’a pas été encore révélé !

Propos recueillis par Florence Rocca

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